vendredi 17 décembre 2010

Savoir Écrire

On me le demande souvent, dans les deux langues. Bon, ok, MES deux langues: français et anglais. ''C'est quoi, bien écrire?'' En fait, oui, ça revient souvent, mais c'est encore plus souvent sous-entendu dans ''ça, c'est-tu bon? c'est-tu bien écrit?''

Bien écrire, ce n'est pas juste de pouvoir utiliser des mots à cinq piastres, ni de ne pas faire de fautes. Bon, c'est sûr que quelqu'un qui ne fait pas la différence entre ''ses'' et ''ces'', ça part mal, mais au pire, tu rentres chez lui, tu regardes ses DVD et tu lui demandes, simplement: ''ses'' ou ''ces''? S'il utilise le possessif, tu les lui laisse, s'il répond le démonstratif, tu lui laisses savoir que si c'est pas à lui, ben tabarnak - c'est à toi. Un exemple par semaine, s'il n'a pas compris après trois mois, tu le fais examiner.

Mais écrire, c'est d'abord et avant tout avoir un ton. Pas un thon, ni un gazon qu'on tond, évidemment. Mais un exemple, un vrai, vient de la chronique de David Desjardins d'hier, sur voir.ca. Un extrait parfait:
Tu te souviens de cette phrase de ton père à toi le jour de sa naissance à elle: maintenant, tu vas savoir ce qu'est vraiment l'inquiétude. Tu mesures à quel point il avait raison.

Tu te demandes si elle va y arriver. Si elle trouvera quelque chose qui ressemble au bien-être. Pas nécessairement le tien, juste un équilibre, juste un endroit en banlieue du malheur ordinaire et du bonheur aveugle et niais.
Le premier paragraphe, c'est bien raconter; ça vient d'un gars qui pourrait faire la première partie de Fred Pellerin en campagne dans un spectacle de contes. En campagne, oui, pas en ville - il est bon conteur, mais pas un pro, faut pas exagérer.

Les deux premières phrases du deuxième paragraphe, c'est bien situer; c'est signe que le gars pourrait, s'il le voulait, écrire un livre que personne ne lirait mais dont il serait fier. Pourrait peut-être même être prof de français au Cégep s'il le voulait.

La dernière phrase - ''Pas nécessairement le tien, juste un équilibre, juste un endroit en banlieue du malheur ordinaire et du bonheur aveugle et niais'' - ça c'est bien écrire. Le mot le plus long - nécessairement - peut être compris de tous, la seule petite métaphore qui s'y trouve, c'est l'utilisation du mot ''banlieue'', qui signifie ici ''périphérie'', ''à côté'', que tout le monde au Québec comprend, parce que plus de la moitié de la province habite précisément la banlieue d'une ville (peu importe sa grandeur, je vise ici autant Laval, banlieue de Montréal, que Lévis et Québec, les banlieues de Sainte-Foy) et que ceux qui n'y habitent pas en connaissent la définition.

Donc, en somme, c'est une phrase que TOUT LE MONDE au Québec peut aisément comprendre, sans mot à vérifier dans un dictionnaire, mais l'image et la façon de la raconter en mots écrits sur une page - ou un écran d'ordinateur, c'est selon - c'est ça, savoir écrire. C'est le ton, l'image, la découpure et la contortion des mots.

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